Raymond Gros 21 juin 2013
J’ai rencontré Jean de Gribaldy pour la première fois en 1956, à l’aérodrome de Thise. Du haut des mes 14 ans, j’étais déjà un passionné d’aviation. Jean possédait alors un Jodel D117. C’était un homme dont l’intérêt se portait naturellement sur les gens passionnés, et je crois que très vite il a été séduit et intéressé par celle que je vouais au pilotage… J’ai pour lui un énorme sentiment de reconnaissance, parce qu’il m’a beaucoup aidé dans la construction de ma carrière de pilote.


Ce rapport à la passion était valable chez Jean pour l’aviation et le cyclisme d’ailleurs. Il avait cette prédisposition, cette aspiration à donner leur chance aux jeunes, à leur accorder la possibilité de réaliser leur rêve, en leur offrant les moyens matériels de le faire… Jean savait tendre la main. Ce qu’il aimait, c’était visible, c’était aider l’autre à progresser, à donner un vrai sens à sa vie. Il était généreux. Et il avait une qualité incroyable, un don assez unique même, et c’est un point indispensable à rappeler : juger, avec une incroyable lucidité les hommes, déchiffrer une personnalité.

A ce titre, je me souviens, début 1960, il est revenu de Paris après avoir vu se produire un jeune chanteur sur scène, complètement épaté. « Je vous assure que ce jeune gars va faire parler de lui, c’est un artiste exceptionnel ». Il s’agissait… de Johnny Hallyday.

Revenons un peu à ma jeunesse. J’ai obtenu ma licence de pilote en 1959, et je suis devenu instructeur en 1962, à l’âge de 20 ans. C’est à ce moment là que Jean m’a permis de piloter son avion, un magnifique Ryan Navion couleur ivoire, appareil américain à quatre places pourvu d’un seul moteur et d’un train rentrant. Il était de couleur ivoire, je m’en souviens comme si cela était hier… Pour la petite histoire, il a été racheté plus tard par Jean-Marie Mischler qui l’avait totalement décapé pour lui donner une couleur aluminium. C’est à ce moment là que j’ai commencé véritablement à m’occuper de ses avions, moi qui passait tout mon temps libre à l’aérodrome de Thise, notamment l’été pendant les vacances, j’étais étudiant à l’école d’horlo à Besançon… Je suis devenu son pilote attitré, et j’ai parcouru des milliers de kilomètres en voyageant à ses côtés ou avec des passagers ayant choisi ses avions.

Après le Navion, Jean a acheté un Piper Apache, dans le jargon des pilotes un «faux bimoteur», un superbe avion à 6 places rouge et blanc. C’est avec cet avion que nous allions chercher Johnny Hallyday à Offenburg en 1964 quand il accomplissait son service militaire. Nous atterrissions au Bourget. Johnny et Jean allaient faire la fête à Paris, toute la nuit, c’était deux vrais noctambules, et Jean connaissait le Tout Paris. Nous repartions le matin même, pour atterrir à Strasbourg au terrain du Polygone, d’où Johnny reprenait un taxi pour rentrer à la caserne. Il était un ami très proche de Johnny, mais aussi évidemment de Sylvie Vartan, de Carlos, de Nicoletta et de tant d’autres… Louison Bobet et lui étaient aussi très proches, car ils avaient en commun deux passions : le cyclisme et le pilotage aérien.

Je n’oublie pas Marcel Amont. Quand nous partions sur Paris, nous survolions toujours sa propriété dans les Yvelines. Très souvent, nous nous posions sur la piste de l’aérodrome des Mureaux et Marcel Amont venait chercher Jean. Cela me fait songer à une autre caractéristique de Jean : sa fantastique mémoire visuelle et sa connaissance géographique phénoménale de la France. Il ne se servait quasiment jamais d’instruments de navigation. Sur tout le territoire, il avait ici ou là un repère : une usine, une maison… « Tiens, regarde là en bas, c’est l’usine SEB où sont fabriquées les cocottes minute »…

J’ai aussi piloté par la suite son magnifique Piper Aztec, un bimoteur de 250 chevaux, 6 passagers, immatriculé FBNOP, et qui permettait avec un pilote qualifié d’évoluer en espace aérien contrôlé et d’utiliser les grands aéroports comme les avions de ligne. Jean tendit la main à un autre jeune, Pierre Caul Lataille, vola sur l’Aztec et le tout nouveau Beechcraft d’Air Franche-Comté que Jean venait de créer, avant de devenir lui aussi pilote de ligne ; Air Franche-Comté, la compagnie qu’exploite toujours son grand ami Claude Domergue… qui fut mon élève.

Oui, Jean de Gribaldy était un homme exceptionnel, généreux et passionné je l’ai dit. Fidèle en amitié, heureux de la réussite des autres, quelqu’un qui savait vous accorder une véritable confiance. Jean était aussi respectueux de mon expertise de pilote. Une anecdote pour illustrer mes propos. Un jour, Jean m’appelle à l’aérodrome. « Il faut que tu récupères Mireille Mathieu à Paris et que tu la transportes par avion jusqu’à Ajaccio où elle doit se produire ce soir ». « Ok, je m’en occupe mais je vérifie la météo car cela n’a pas l’air d’être brillant, je te rappelle » lui répondis-je. Je passe un coup de fil à un ami qui travaillait à l’aéroport d’Ajaccio, qui très vite me déconseille très fortement de m’aventurer dans ce vol, en raison de conditions climatiques très défavorables (forts orages à l’approche de la Corse). J’ai rappelé Jean, lui confirmant que c’était imprudent de se lancer dans ce périple. A aucun moment il n’a remis ma parole en doute, préférant se baser sur mon expérience et mes conseils. Il a rappelé le bureau de Mireille Mathieu. En quittant l’aérodrome de Thise, j’ai entendu les infos à la radio dans ma voiture, annonçant l’annulation du gala de la chanteuse, pour des raisons inconnues. J’ai souri, je savais pourquoi…

C’était une époque exceptionnelle. Le Tout Besançon passait et repassait par l’aérodrome de Thise. Le bar était notre QG, et celui de tous les grands entrepreneurs de la ville. L’avion est devenu mon métier, je suis rentré chez Air France en 1967, et je suis devenu Commandant de bord. J’ai participé avec 4 autres pilotes à la certification de l’Airbus A340, aux côtés des pilotes d’essai d’Airbus (aventure magnifique au plan humain et technique). Jean de Gribaldy aimait que je lui parle de mon métier, je n’oublie pas qu’il m’a beaucoup aidé.

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